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Toilet, Ek Prem Khata : un film de Bollywood féministe?

Dans cette rubrique J’AIME, j’ai envie de partager mes coups de cœurs pour des films, des séries, des auteur.e.s, des livres ou encore des blogs ou vidéos.

J’ai été pendant quelques années une grande amatrice de films Bollywood, même si j’en regarde très peu maintenant, à la fois par lassitude et manque de temps. Vous allez me dire, rien de moins féministe que cette industrie, qui tend en plus à propager un idéal – féminin mais aussi masculin – de blanchité très problématique ! Mais là n’est pas aujourd’hui la question. Ces films m’ont permis d’appréhender certains aspects de la culture indienne, et j’aime beaucoup les chansons et les danses qui parsèment les scénarios de la plupart d’entre eux. Derrière ce qui peut sembler être des histoires d’amour à l’eau de rose, certains films de Bollywood dénoncent – en douceur et de manière divertissante, comme c’est le propre de cette industrie – l’injustice de nombreuses traditions. Ces films ont très souvent pour sujet une histoire d’amour contrariée, à cause de divergences de castes ou de religions entre familles, à cause également des traditions comme les mariages arrangés.

Le film Toilet, Ek Prem Khata (Toilet, a love story, traduit en français par Toilettes, une histoire d’amour) n’échappe pas à ce schéma. Il raconte une histoire d’amour bouleversée par les traditions, et précisément par l’absence de toilettes dans la maison du couple. Il faut savoir que la moitié de la population indienne (soit plus de 500 millions de personnes, majoritairement à la campagne et dans les zones urbaines les plus pauvres) ne possède pas de WC à domicile et que les besoins naturels sont satisfaits dehors, dans la nature. Même si cela concerne surtout les franges les plus pauvres de la population, cet état de fait est favorisé par des croyances tenaces selon lesquelles posséder des toilettes à l’intérieur de la maison serait impur.

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Et cela pose de nombreux problèmes, notamment pour les femmes. D’après le United Nation Children Found, 50% des viols en Inde se produiraient lorsque les femmes doivent se rendre à l’extérieur pour assouvir leurs besoins naturels la nuit. Elles se retiennent le reste de la journée, s’exposant à des infections. L’absence de toilettes dans les écoles favorise également la déscolarisation des filles, dont les menstruations rendent l’accès à des toilettes indispensable. Plus généralement, cette situation engendre la pollution de l’eau et contribue à la diffusion de maladies, pour certaines mortelles, et occasionne la mort de plusieurs dizaines de milliers d’enfants chaque année.

Le film est basé sur une histoire vraie, celle d’Anita Narre, de l’état de Madhya Pradesh, qui en 2011 a quitté son mari deux jours après leur mariage car sa maison ne possédait pas de toilettes. Elle n’y est retournée que huit jours plus tard, lorsque son mari en a construit avec l’aide du conseil du village. Cette histoire a été fortement médiatisée.

Toilet, a love story est donc une histoire d’amour sur fond de revendications féministes. Le héros Keshav, joué par Akshay Kumar, immense star indienne, travaille comme vendeur de vélos dans un village de l’Uttar Pradesh et vit avec son père, un hindou de la caste conservatrice des brahims. Il épouse Jaya, jouée par Bhumi Pednekar, jeune fille d’un milieu assez aisé et plutôt progressiste, qui a été élevée dans le confort moderne. C’est le lendemain de son mariage qu’elle découvre que la maison de Keshav ne possède pas de toilettes et qu’elle doit se lever avant l’aube pour se rendre avec les villageoises dans les champs, ce qui les amène chaque nuit à parcourir plusieurs kilomètres pour se mettre à l’abri des regards. Cette pratique, qu’elles nomment la Lota Party, permet aux femmes d’être en sécurité car elles n’osent s’y rendre seules de peur des agressions. Jaya finit par retourner vivre chez ses parents en posant un ultimatum à son mari : elle divorcera s’il ne lui construit pas de toilettes. On suit alors les mésaventures de Keshav pour installer ces fameux toilettes, entre aberrations administratives et hostilité d’un père attaché aux traditions. De son côté Jaya incite les femmes du village à se révolter contre cette situation.

Ce film est très loin des standards du cinéma occidental : les acteurs en font des tonnes, la réalisation aussi, le scénario se calque sur le même schéma que la plupart des films de Bollywood (rencontre de l’amour : bonheur / amour contrarié : drame / résolution de la situation : retour du bonheur). Je ne sais pas s’il a été diffusé en France, je l’ai vu à sa sortie, en août 2017, alors que je me trouvais à l’étranger. Il est aujourd’hui disponible en DVD sous-titré. Ce film est riche d’enseignements sur la condition féminine en Inde, sur le poids des traditions dans les milieux ruraux, sur l’importance accordée au mariage. Le clip vidéo de la chanson Toilet Ka Jugaad véhicule un message ouvertement militant.

Akshay Kumar est cette année à l’affiche de Pad man, sorti en février, autre film sur la condition féminine en Inde. Inspiré de la nouvelle de Twinkle Khanna (également femme d’Akshay Kumar) The Sanitary Man of Sacred Land, il raconte de manière romancée l’histoire de Arunachalam Muruganantham, un indien ayant fabriqué et commercialisé des serviettes hygiéniques à bas coût afin que sa femme et les indiennes les moins fortunées puissent en acheter. Il voyage aujourd’hui dans le pays pour apprendre aux femmes à fabriquer leurs propres serviettes. Le film raconte aussi le tabou que constituent les menstruations des femmes dans la société indienne et les problèmes d’infections générées par l’absence de protection (les femmes utilisent des journaux, des vieux torchons ou même de la terre et des cendres). Akshay Kumar et Twinkle Khanna ont lancé sur les réseaux sociaux le Pad Man Challenge, invitant les personnalités à se prendre en photo avec une serviette hyginénique afin de lever ce tabou.

Alors, pas progressiste le cinéma indien ?

Mrs Abernathy

Sources

http://www.bbc.com/news/world-asia-india-17022847

http://www.latimes.com/world/asia/la-fg-india-toilet-movie-20170811-story.html

http://timesofindia.indiatimes.com/entertainment/hindi/movie-reviews/toilet-ek-prem-katha/movie-review/59901542.cms

https://www.theguardian.com/global-development/2017/nov/13/akshay-kumar-toilet-isnt-a-dirty-word-my-latest-film-made-me-love-the-loo

https://www.theguardian.com/global-development/2014/aug/28/toilets-india-health-rural-women-safety

http://madame.lefigaro.fr/cinema/video-bande-annonce-padman-serviettes-hygieniques-akshay-kumar-acteur-feministe-bollywood-inde-140218-147101

http://www.newsweek.com/2018/01/26/why-king-bollywood-akshay-kumar-making-movie-about-menstruation-and-pads-730525.html

http://mashable.france24.com/monde/20180212-inde-padman-tabou-regles-hygiene-film

Pour aller plus loin

Cry of a River. The trouble with India’s toilets and drinking water. https://www.youtube.com/watch?v=17DE2krqQMg

99 Seconds on the Toilet | Guardian Animations. https://www.youtube.com/watch?time_continue=85&v=b97CFlYZ4Iw

 

 

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